Un Tanguy chez les punks…

Non classé le 18 octobre 2011 0 commentaire

Deux ans après l’inquiétante plongée dans l’univers voyeuriste de Jean-Daniel Dugommier (Un homme louche, Verticales, 2009), François Beaune revient avec Un ange noir. Variation sur le genre du roman noir, une immersion dans les pensées troubles d’un Tanguy frustré tendance extrême-droite qui se rêve en sauveur de nous, pauvres pêcheurs. Rencontre avec un « écrivain-décortiqueur », reporter curieux de l’autre qu’il ausculte dans ses moindres biais. 

Avant d’écrire des romans, François Beaune s’est illustré par des collections de « portraits-louches ». Ces collages de documents autour d’un personnage un brin barges – comme ce patron de scierie fraîchement divorcé qui recouvre les murs de sa maison de femmes découpées dans La Camif et La Redoute- se lisaient comme des reportages de l’émission Strip-Tease, version papier. C’était dans sa maison d’édition, la bien-nommée Louche. Un tour sur les blogs où il collabore (jacquesdauphin.blogspot.com et loucheactu.blogspot.com) permet de voir que le collage et le détournement de la réalité sont chez ce jeune papa à la belle gueule de rockeur, une véritable obsession. Le louche, le bizarre, le biais, pour faire imploser la réalité et l’observer sous un nouveau jour. Mais surtout, la rencontre avec l’autre. Un peu comme Paul Auster et ses True Tales of American Life, il s’apprête à faire le tour de la Méditerranée (de Marseille, Barcelone, Benghazi, Lattaquié) pour réaliser des portraits audio de personnage dans le cadre de Marseille 2013. Avant cela, il a « rencontré » le personnage d’Alexandre Petit, fils à maman, looser, moraliste et fasciste. Accusé du meurtre de sa collègue, il se met en cavale pour mener sa propre enquête et commence à traquer un punk à chien. Le héros d’Un ange noir est surtout l’occasion pour François Beaune d’investir le genre du polar. Ses modèles ? Le James Ellroy d’Un tueur sur la route ou encore le Simenon de L’homme du banc.  Des polars de critique sociale, « embedded » avec le criminel.

 

Dans votre second roman, vous jouez et transgressez plusieurs genres comme le roman noir, le récit à énigmes ou le reportage de fait-divers. Qu’est-ce qui vous captive dans cette entreprise ?

J’ai démarré ce roman à 20 ans et à l’époque je lisais beaucoup de polars mais aussi du roman noir comme Chester Himes, David Goodis et Ellroy. J’avais été fasciné par Un tueur sur la route d’Ellroy. Le principe de ce livre, c’est de nous mettre dans la tête du serial killer et de ne pas le lâcher, de vivre avec lui. Je me suis toujours dit que si je voulais écrire un roman noir, je n’allais pas inventer un commissaire, mais plutôt m’intéresser au cœur du sujet noir, le criminel. Comment il fonctionne. Je voulais quelqu’un de plus ordinaire qu’un serial killer et j’ai découvert ce personnage d’Alexandre Petit, le héros d’Un ange noir. Pour qu’on soit tout le temps avec lui, j’ai fait alterner des coupures de presse, des lettres de sa mère, des témoignages qui objectivisent le crime avec une narration à la première personne où on est dans la musique intérieure du criminel.

 

Assez rapidement Alexandre Petit se dévoile et il apparaît comme une sorte de monstre…

Le propre du fait-divers, du genre noir, c’est de mettre en scène des monstres.  Alexandre est un type ordinaire mais il est un vieux garçon, qui vit chez sa mère, qui n’a pas beaucoup d’amis. Et un jour, il va rencontrer cette fille dans son travail. Il fait un petit boulot à la Sofres alors qu’il a fait des études assez élevées. Alexandre Petit est comme beaucoup de jeunes de ma génération, comme moi, avant de publier mon premier roman. Des gens qui ont fait des DEA de sociologie, des thèses d’anthropologie, des facs de lettres et qui se retrouvent à faire des petits boulots. Moi, j’ai fait de l’histoire. C’est ce qu’on voit avec les révolutions arabes, les diplômés chômeurs qui se révoltent mais qui ont la générosité de transformer cela en lutte politique. La jeunesse démocratique maghrébine, les indignés d’Espagne, du Portugal, tout ce mouvement là. Il y en a certains qui n’ont pas cette force et qui transforment leur colère en haine. C’est le cas d’Alexandre Petit.

 

On a complètement envie d’être en empathie avec lui, tant il est frustré, et en même temps il est raciste, homophobe, haineux. Comment avez-vous imaginé de jeter ce personnage à la figure de votre lecteur et surtout comment l’avez-vous vécu ?

Je fais d’abord des portraits de personnage. C’est au début un mélange de plein de gens, comme une musique. Puis une voix, s’impose. D’abord sa voix, puis, ses rapports avec les autres. Et à force de l’écrire, de le réécrire, on commence à voir quand il sonne juste. J’ai dû me mettre dans sa peau. J’ai beaucoup souffert en écrivant ce personnage. J’ai passé tout l’hiver avec ce mec qui est quand même un sale type. Autant, j’avais de la sympathie pour Jean-Daniel Dugommier, le héros d’Un homme louche. Autant, Alexandre Petit représente tout ce que je déteste. Je suis bien content aujourd’hui de le laisser aux lecteurs. Pourtant, quand on écrit, et je ne pense pas qu’on peut faire autrement, on est obligé de l’aimer, d’entrer en empathie avec lui.  Et le pire, c’est que ce type, il pourrait être vous ou moi. Ce qui est pénible, c’est qu’on se met à penser comme lui, sans le vouloir. On le lit et un moment on se dit, « mon dieu je pense comme lui ».

 

Si vous présentez votre livre comme un roman noir, l’enquête laisse place à une exploration d’un univers en marge et aussi de l’univers intime du narrateur…

L’enquête qu’Alexandre Petit décide de mener se transforme plutôt en quête identitaire, dans laquelle lui, le petit garçon dans les jupes de sa mère, découvre un nouvel univers, celui des punks à chien. Alexandre Petit se retrouve à jouer les Candides, mais une sorte de Candide noir qui a en horreur ce monde extérieur qu’il ne connaît pas. C’est l’inverse du Candide de Voltaire : c’est son incapacité à regarder les choses telles qu’elles sont qui font qu’il a tout le temps tout faux. C’est un idéaliste, et comme tous les idéalistes, il est intégriste. Une sorte d’intégriste blanc, sans barbe. Il ne peut qu’être dans la haine et dans le rejet d’une réalité qui ne lui correspond pas. Il est vraiment le pendant inverse du héros d’Un homme louche, Jean-Daniel Dugommier qui lui est un vrai matérialiste, qui part de ses observations pour essayer de comprendre le monde. J-D Dugommier, même s’il est autiste, voyeur, fait l’effort d’aimer les gens et en cela, il est franchement optimiste. Dugommier se suicide mais Alexandre Petit est porté par une énergie paranoïaque, un truc mystico-puritain. Dans son personnage, on retrouve le fond extrême droite européenne. Un critique a même comparé Alexandre Petit au tueur d’Oslo. Ce que j’essaye de traduire à travers le prisme complètement biaisé de mes personnages, c’est la société contemporaine telle qu’on peut se l’accaparer, la percevoir aujourd’hui. Alexandre Petit comme Jean-Daniel Dugommier, ce sont des personnages politiques, qui incarnent quelque chose malgré moi.

 

Vous mettez de chroniques de faits-divers dans votre roman, vous avez un site où vous vous amusez à détourner la réalité. Vous inspirez-vous de faits divers ? Dans la presse, dans les émissions à la télé ?

Je lis beaucoup les faits-divers. Mais pour ce personnage et ce crime, j’ai tout inventé. « Faites-entrer l’accusé », c’est une bonne émission. Pas tout, mais c’est vraiment très bon. Je regarde beaucoup la télévision et je prends des notes. Tout ce qui est réalité, documentaires, docu-fiction, je suis assez fan. Les émissions genre Sophie Davant, Vis ma vie, avec des témoignages comme « Je fais Alzeihmer alors que je suis enceinte ». Des questions qu’on retrouve dans Marie-Claire, qui nous expliquent comment ça fonctionne un homme, une femme. Ces émissions aident à écrire car il y a toutes ces paroles de gens, ces personnages. Si, on veut écrire, je pense qu’il ne faut pas trop lire, mais plutôt écouter la radio, regarder la télévision. C’est la source principale. On ne peut pas tout vivre, même s’il faut essayer, il faut voyager. C’est pour cela que je pars faire un voyage en Méditerranée pour collecter des histoires vraies.

Propos recueillis par Gladys Marivat

 

Un ange noir, éditions Verticales, 280 p.

A lire aussi en poche : Un homme louche, Folio.

Retrouvez la critique d’Un ange noir dans Alibi n°4

Partagez
  • Print
  • Facebook
  • Twitter
  • Digg
  • StumbleUpon
  • del.icio.us
  • Google Bookmarks
  • Add to favorites
  • Netvibes
  • Technorati
  • Tumblr
  • Wikio
Aucune réponse à “Un Tanguy chez les punks…”

Laisser un commentaire