Quatrième jour de festival. Le Mexique au centre des débats, avec la sombre vision de plusieurs auteurs sur la situation difficile que traverse leur pays, terreau fertile à la création noire.
Un cri de rage, de désespoir, mais aussi une véritable déclaration d’amour. Voilà comment on peut interpréter le geste de la colonie mexicaine du festival hier quand, à la fin de la présentation du livre Marca de sangre, de Hector de Mauleón, une remarquable enquête sur le narco au Mexique, plusieurs de ses représentants sont montés sur scène pour brandir une pancarte sur laquelle on pouvait lire : No + sangre (plus de sang). Marina Taibo, la fille de Paco Taibo, arborait même un tee shirt avec ce slogan tout au long de la journée. Un tee shirt qui sera mis aux enchères à la fin de la Semana Negra auprès des invités et journalistes tant ils sont nombreux ceux qui lui en ont réclamé un.
Une journée placée donc sous le signe du Mexique. Un pays qui vit aujourd’hui une véritable psychose, l’armée est dans la rue depuis que le président de la République, Felipe Calderón, a déclarer la guerre aux narcotrafiquants. Un chiffre parle de lui même : 50 000. C’est le nombre de morts comptablisés depuis qu’a démarré ce conflit en 2006. Un pays représenté par plusieurs auteurs durant ce festival (romanciers noirs, journalistes, auteurs de science-fiction). Outre le maître de cérémonie Taibo II (qui a présenté au public son roman d’aventures El retorno de los tigres de Malasia), sont venus avec leurs ouvrages sous le bras Hector de Mauleón et Luis Humberto Crosthwaite. Deux hommes qui ont choisi pour l’un l’enquête et l’analyse, pour l’autre le polar, pour nous donner à lire leur vision du pays. Quelques mots sur Tjuana, crimen y olvido (Tijuana, le crime et l’oubli), de Crosthwaite. C’est Fritz Glockner, professeur, auteur et libraire mexicain qui a animé la rencontre. « C’est un livre qui me fait mal, il s’agit du seul texte littéraire qui nous raconte ce que nous sommes en train de vivre », dit-il. L’histoire d’une journaliste de Tijuana qui disparaît. S’ensuit une série d’évènements qui permettent de saisir, grâce à l’écriture fluide qui tend vers la Fantaisy, les multiples visages du narco. « Nous vivons dans un pays dans lequel il n’y a pas de réponses, mais que des questions », affirme l’écrivain qui vit à San Diego, de l’autre côté de la frontière. Pour autant, « le Mexique n’est pas un champ de bataille » s’emporte-t-il. « Les autorités nous accusent moi et les autres de dire du mal du pays, mais c’est faux, on dit du mal d’elles, qui ne font rien pour trouver une solution. En ont-elles même la volonté ? J’en doute. »
Un discours qui rejoint celui de Hector de Mauleón. Son analyse nous montre, comme le disait Andreiev, « le pire de l’horreur ». Mais son livre n’est pas qu’une simple compilation des faits les plus sanglants des narcotrafiquants. Il est sans doute l’analyse la plus fine sur la situation actuelle grâce à une nombreuse documentation et à un retour en arrière incontournable pour comprendre le présent. « Tout ce que nous vivons aujourd’hui a un point de départ, explique l’auteur. Nous sommes en 1985 et un agent de la DEA, les services antidrogue américains, est assassiné. A partir de là, bien des évènements ont jalonné la montée en puissance et la prise de pouvoir des narcotrafiquants. » Taibo, qui a tenu à modérer lui-même le débat, s’emporte. « On parle de guerre contre la drogue au Mexique, mais ceci n’est pas uniquement notre guerre, c’est celle des américains, ce sont eux qui achètent cette drogue et qui la consomment. Et c’est chez eux que les narcos se fournissent en munitions. Un balle d’arme lourde coûte 7 cents là-bas. Par contre, quand nous en sommes nous à 50 000 morts, dans le même laps de temps, on n’en compte que 7 aux Etats-Unis. » Des chiffres confirmés par Mauleón. « Je viens d’un pays où les rues sont vides à la nuit tombée. Cette guerre nous a volé notre vie quotidienne. On ne fait que compter les morts. Les uns chassent les autres. L’humain est en train de se dissoudre. » Sans oublier que cette situation a une conséquence qui peut paraître légère mais qui révèle bien des choses : l’ajout du préfixe narco à de nombreux mots. « On parle de narco roman, narco musique, narco Etat, narco, narco, narco. Il est partout, sur toutes les lèvres, sur tous les mots. Mais derrière ces mots et ce préfixe se cachent une réalité bien triste. Les monstres font partie de nous dorénavant. »
Pour finir sur une note positive (quoique…), un petit point sur les à-côtés du festival. Après le ciel gris, c’est la pluie qui a fait son apparition. Les températures sont en-dessous des normales de saison (19 degrés, au secours). Il y a toujours autant de monde dans les travées de la Semana Negra. La polémique avec les autorités suit son petit bonhomme de chemin, des auteurs partent, d’autres arrivent, le Don Manuel continue d’être le QG et le passage obligé avant toute activité diurne et nocturne. Le concours de karaoké a bien eu lieu dans ses sous-sols, jusque tard dans la nuit. Certains ont eu la voix cassée, d’autres (la plupart) les tympans abimés. Une chose est sûre : hier des auteurs ont chanté, aujourd’hui il pleut sur Gijón… Quant à vos envoyés spéciaux, ils commencent à se sentir fatigués mais ils ne ménagent pas leurs efforts pour vous faire vivre cette Semana au plus près et vous concocter quelques interviews ou portraits que vous retrouverez ici ou dans les prochains numéros d’Alibi. A demain…
Marc Fernandez (texte) et Paolo Bevilacqua (photos), à Gijón
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