Le jeu de la vérité

Non classé le 6 mai 2011 0 commentaire

En une poignée d’ouvrages, trois courts reportages publiés dans la petite collection Allia à 3 euros et une enquête sur l’Eldorado parue chez Robert Laffont (La Cité perdue de Z), l’Américain a imposé son style : des non-fictions aussi excitantes que des polars, mais qui ne se départissent jamais de leur rectitude toute journalistique. Son domaine de prédilection ? Les faits divers atypiques, comme les exploits du mystificateur français Frédéric Bourdin, surnommé le Caméléon. « Comment était-ce possible qu’une mère puisse croire qu’un Français qui parlait anglais avec un accent marqué et qui avait des yeux d’une autre couleur que ceux de son fils était son enfant ? Voilà le genre de questions qui m’interpelle. »

Pour David Grann, un bon fait divers est d’abord un outil de compréhension de notre société, « susceptible de jeter la lumière sur quelque chose de plus grand. » Dans le saisissant Trial by Fire, par exemple, il démontre les hérésies de l’investigation officielle, expliquant comment Todd Willingham est sans doute devenu le premier cas avéré d’un citoyen exécuté à tort aux Etats-Unis. Si l’article de David Grann ne permet pas la réhabilitation posthume de l’accusé, il aura tout de même permis de replacer dans les médias le débat sur la peine de mort.

Chacun des textes du reporter du New Yorker s’acharne ainsi à réfléchir à la question de la vérité. « Ce que j’espère montrer, c’est cette manière qu’ont les gens de sélectionner certains faits, pour les réarranger et construire de nouvelles histoires, de telle sorte que les faits d’origine finissent par endosser de nouvelles significations. Parfois, les personnages le font consciemment. D’autres fois, ils le font tout simplement parce qu’ils sont faillibles et aveuglés par leurs propres duperies, ou parce qu’ils négligent une pièce à conviction essentielle. » Vérité faussée par une enquête ratée (Trial by Fire), vérité d’un imposteur qui se fait escroquer (Le Caméléon), vérité insaisissable d’un meurtre où se mêlent réalité et fiction (Un crime parfait), réalité d’un fantasme devenu obsession (La Cité perdue de Z) : toute l’œuvre de David Grann s’insinue dans un univers interlope fait de supercheries, de faux-semblants et de menteurs sincères. « En tant que journaliste, on est toujours intéressé par ce problème: différencier ce qui est vrai de ce qui ne l’est pas. Beaucoup de personnages sur lesquels j’ai écrit sont  torturés par cette même question. »

Pour ne rien gâcher, l’ancien rédacteur en chef de The Hill et The New Republic possède une qualité inestimable : celle de rendre toutes ses histoires plus passionnantes les unes que les autres. « Si je suis attiré par des personnages comme l’explorateur Percy Fawcett et Bourdin le mystificateur, c’est parce qu’ils sont aussi complexes et riches que n’importe quel personnage de fiction. » Traquer la vérité pour surpasser la littérature : une ambition paradoxale, à l’image des textes du New-Yorkais, déambulant dans ce fascinant entre-deux qui sépare fiction et réalité.

Le Caméléon, Un crime parfait et Trial by Fire sont parus chez Allia. La Cité perdue de Z a été publié chez Robert Laffont.

Propos recueillis par Mikaël Demets et traduits de l’anglais par Tania Brimson.

Retrouvez notre dossier « Crimes à la une » dans le n°2 d’Alibi.

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