L’alibi cannois, jour 6. Direction les rives du Danube aujourd’hui, avec un réalisateur qui nous propose une plongée dans le monde du trafic d’êtres humains et de la prostitution. Un film qui a enthousiasmé notre reporter. Interview
De notre envoyée spéciale, Pamela Pianezza (@thelostfilms)
De toutes les amours impossibles découvertes durant le festival, LOVER BOY (Un certain regard), de Catalin Mitulescu, est de loin la plus simple et pure. Imaginez la Belle et la Bête sur les bords du Danube. Le soleil brûle la peau de filles qui s’ennuient et se laissent draguer par des racailles motorisées qui les inquiètent un peu mais pimentent leur quotidien à coup de balades en bord de mer et de soirées en boîte. Luca est l’un de ces zonards. Regard sombre, moue boudeuse, torse musclé sous son marcel blanc. Les filles craquent, systématiquement. Baisers, dîners, promesses… Luca les attire dans ses filets pour mieux les abandonner ensuite entre les mains de maquereaux qui les jetteront sur le trottoir. Jusqu’au jour où le petit gangster se laisse ferrer à son tour… Rencontre avec le réalisateur.
Qu’est-ce qu’un « Lover Boy » ?
Le « Lover Boy » est souvent le premier amour de très jeunes femmes qui finiront par se prostituer pour eux. Ce sont des êtres aux visages d’ange animés par des intentions monstrueuses. La première fois que j’en ai rencontré un, j’ai cru parler à un alien et j’ai eu envie de savoir ce qui se passait dans la tête de ces hommes. Peut-être que tout est sombre chez eux et qu’il n’y a rien à sauver, mais je n’en était pas sûr. En poursuivant mes recherches, j’ai découvert des éléments qui m’ont touché personnellement et, d’une certaine manière, rappelé ma propre histoire ou celle de mes proches. Car les « lover boys » ne sont pas les seuls à jouer ce jeu : ressentir des sentiments très forts que l’on va s’appliquer à détruire, vouloir une fille, un couple, tout en conservant le contrôle sur tout… Se sentir plus libre sans elle tout en étant incapable de la quitter… Tout cela m’est très familier.
Quelle est l’ampleur du phénomène dans la région ?
D’après les associations d’aide aux victimes, 80 % des jeunes femmes tombées dans la prostitution au cours des deux dernières années ont été convaincues par un « lover boy ». Les techniques des recruteurs ont changé : il y a encore quelques années ils kidnappaient et battaient les filles. Désormais ils appliquent la « méthode douce », parce que la législation est plus dure et la police plus efficace.
Vous avez choisi de tourner loin de Bucarest…
Nous avons tourné à 100km de la mer noire. Ces jeunes sont à une heure à peine de la zone la plus touristique du pays, mais ils vivent dans une région pauvre et désertique, abandonnée de tous sauf de quelques pêcheurs. La tentation est omniprésente et le luxe semble à portée de main. Les garçons se laissent séduire par la mafia qui leur propose du travail et leur prête de grosses voitures pour aller sur la côte. Quant aux filles elles se laissent impressionner par ces garçons qui les tirent de l’ennui…
Avez-vous trouvé les réponses à toutes les questions que vous vous posiez avant le tournage ?
J’ai compris comment les recruteurs procédaient car ils appliquent tous la même méthode : traiter les filles comme des princesses, créer avec elles des souvenirs mémorables, puis les menacer, les forcer à prendre des risques tout en leur montrant qu’ils tiennent à elles… Le plus compliqué pour moi était d’arriver à me mettre dans la peau des filles et de comprendre comment elles pouvaient accepter d’être traitée ainsi. Veli, mon personnage féminin, a 17 ans et Luca est son premier amour. Elle veut vivre leur relation à 100% et s’y investit entièrement, quelles qu’en soient les conséquences. Le danger est là et elle le sent, mais cela rend sa relation avec Luca plus intense. D’un point de vue rationnel il est impossible de la comprendre. Mais les histoires vraies sont souvent peu crédibles.
N’avez-vous jamais ressenti la tentation du happy end ?
J’y ai pensé, mais les happy ends donnent souvent une tonalité trop mélodramatique aux films. Mon histoire s’inspire de tout ce que j’ai entendu durant mes recherches et je m’en sentais responsable. Il y a quelque chose de tendre et de précieux dans leur relation et la perte de cet élément est cruciale pour le film. Revenir en arrière pour offrir une chance à leur histoire signifierait faire des concessions auxquelles mes personnages ne sont pas prêts. A cet âge, c’est tout ou rien. On n’accepte pas une relation médiocre, même si le prix à payer est très cher. C’est une vision du monde à laquelle je devais rester fidèle.
Vous avez fait appel dans ce film à George Pistereanu et Ada Condeescu, découverts dans IF I WANT TO WHISTLE, I WHISTLE, de Florin Serban. Il s’agissait déjà d’une histoire d’amour impossible, entre un jeune détenu et une visiteuse de prison…
IF I WANT TO WHISTLE… est une production de ma société, Strada Films. Lorsque j’en ai écrit le scénario avec Florin je travaillais en même temps sur celui de LOVER BOY et je savais déjà que voudrais les mêmes acteurs. A l’époque, c’était parce que j’avais une confiance absolue en eux. Après le succès de IF I WANT TO WHISTLE…, je n’ai pas regretté ma décision car le public roumain se déplace rarement pour voir des films étiquetés « art et essai ». Aujourd’hui il connaît le visage de George et Ada et a envie de les revoir. Il m’a donc fallu réorganiser leur relation, dans le scénario et dans leur façon de travailler ensemble, afin qu’il s’agisse d’une histoire tout à fait différente. C’était compliqué mais cela valait le coup car dans notre pays il n’y a pas tant d’occasions de tourner de bons films avec d’aussi bons acteurs.
Propos recueillis par P.Pz
[...] Regard sombre et moue boudeuse, Luca est un zonard payé par la pègre locale pour attirer de jolies filles qu’on balancera ensuite sur le trottoir… La Belle et la Bête sur les bords du Danube : une histoire d’amour impossible. (Vu au Festival de Cannes 2011 et sur Alibi) [...]